Furious

By: L J Shen


Elle a tourné la tête vers moi.

— Non, quoi ?

— J’ai baisé ma belle-sœur et je n’étais même pas au courant. C’est chaud bouillant comme histoire.

Jesse s’est mordu la lèvre.

— J’ai envie de laisser la Rover ici. Elle n’est même pas à moi, de toute façon. Tu pourrais me prêter ton pick-up en cas de besoin ?

Je t’ai déjà donné tout ce que j’avais. Y compris mon cœur, que tu peux garder. Alors si tu veux emprunter mon pick-up…

J’ai levé les yeux au ciel, feignant l’exaspération.

— Tu es une vraie croqueuse de diamants, ma parole.

On est partis faire un tour en ville en tâchant de ne pas songer à ce qui était en train de se dérouler à El Dorado.

Jesse était censée attendre que Villegas l’appelle avant de se rendre au poste. J’avais beau me réjouir à l’idée que Jesse m’ait pardonné — à moins qu’elle ait couché avec moi par dépit et qu’elle m’en veuille encore —, je savais aussi qu’il restait pas mal de questions irrésolues entre nous.

— On tourne en rond, ai-je souligné au bout du cinquième passage sur la promenade.

Les gens commençaient à se demander ce que je fichais, à aller et venir comme si le but de ma vie était de ralentir la circulation.

— Je m’en fous, a-t-elle décrété en regardant par la vitre et en mâchouillant une mèche de ses cheveux.

Chez n’importe quelle autre nana, cette manie m’aurait horripilé. Mais je jure que cette minette aurait pu faire n’importe quoi, j’aurais continué de la trouver craquante. J’ai frotté mon menton désormais imberbe. Je commençais à m’habituer à mon visage lisse. Ça me donnait un air plus jeune, et tant mieux. J’avais moins l’impression d’être un pervers avec Jesse.

— Pas moi. On y va.

— Où ça ?

— Chez ma mère, ai-je répondu en avalant ma salive.

Peut-être que ça ne dérangeait pas Jesse de laisser l’histoire d’Artem en suspens, mais ce n’était pas mon cas. Non seulement les deux femmes que j’aimais — les seuls êtres que j’aimais au monde — ne se connaissaient pas, mais en plus l’une d’elles considérait l’autre comme la méchante de l’histoire. Sauf que ma mère était tout le contraire. C’était la meilleure personne au monde. Il fallait que Jesse le sache.

Elle a tressailli comme si je venais de la gifler.

— Tu veux que je rencontre celle qui…, a-t-elle commencé, avant de pincer les lèvres et de regarder de nouveau par la fenêtre.

J’ai dû me rappeler que pendant plusieurs années (quatre, pour être exact), Jesse avait dû partager l’unique aspect positif de sa vie — son père — avec ma mère et moi. Qu’Artem avait déserté sa famille pour venir chez nous. Très souvent. Parfois même des week-ends entiers.

C’était sûrement plus facile de se permettre ce genre de trucs quand on était assistant social et qu’on devait souvent prendre la route pour le boulot. Il avait dit à ma mère qu’il était marié à son travail et avait dû raconter la même chose à Pam. Il nous avait emmenés chez lui plus d’une fois. Sauf que ce n’était pas vraiment chez lui. C’était l’appartement de sa défunte mère, que son frère et lui n’avaient jamais réussi à vendre. Ma mère avait fini par l’apprendre après la mort d’Artem, quand elle s’y était rendue pour voir si sa famille avait besoin d’aide.

— Artem ne vivait pas ici, avait déclaré son frère, Boris. Enfin, pas ces dix dernières années, avait-il précisé.