Furious

By: L J Shen


J’ai incliné la tête.

— Ma chère princesse, j’ai cru que tu ne me le demanderais jamais.





29


Jesse




Le temps s’est arrêté entre l’instant où on est montés dans le pick-up et celui où j’ai foulé le bitume du parking derrière le poste de police. Roman a passé quelques coups de fil. J’étais trop nerveuse pour écouter. J’avais la tête ailleurs. J’essayais de me souvenir pourquoi la Jesse d’avant s’était laissé faire. Pourquoi je les avais laissés s’en tirer.

Je n’avais pas envie de voir leurs visages, leurs airs méprisants, leur colère. Une partie de moi, et c’était ridicule, voulait toujours plaire à ceux qui m’avaient prise sous leur aile quand je n’étais encore qu’une ex-gosse de pauvres venue d’ailleurs. Mais une part plus importante tenait à ce qu’ils paient pour ce qu’ils m’avaient fait, et pour y parvenir je n’avais pas le choix : je devais les affronter.

— Attends une seconde, m’a retenue Roman alors qu’on venait de descendre du pick-up.

Il a emmêlé ses doigts aux miens. Les portes vitrées du poste de police se sont ouvertes pour laisser sortir un homme en uniforme qui remontait son pantalon sur son ventre bedonnant. Il nous a aperçus et s’est dirigé vers nous.

— Brian Diaz, s’est-il présenté. Je suis le chef de la police.

J’ai serré la main qu’il me tendait le plus naturellement du monde, avant de me rendre compte que j’en aurais été parfaitement incapable six mois plus tôt.

— Merci d’être venue aujourd’hui. C’est très courageux de votre part.

Bane m’a serré le bras, sans quitter Diaz des yeux.

— Explique-nous ce qui va se passer.

— Eh bien, Mlle Carter va devoir identifier les suspects derrière une vitre. Ils ne pourront pas vous voir, a-t-il expliqué en m’adressant un sourire rassurant. Vous n’aurez pas à les rencontrer ni à leur parler. Ensuite, il faudra modifier votre déposition, l’enregistrer et ce sera fini. Les preuves sont amplement suffisantes.

Roman a hoché la tête gravement.

— À combien s’élève la caution ?

— Cent mille.

J’ai claqué des dents. Mon innocence ne valait donc pas plus que ça ? Roman m’a massé le dos, tout en continuant de s’entretenir calmement avec Diaz.

— Leurs avocats sont là ?

— Leurs parents et leurs avocats sont en route.

— Préviens-moi si jamais on paie leur caution.

— Protsenko…

Mais, dans le fond, il savait qu’il était inutile de protester.



Je n’aurais pas dû me retrouver face à Emery, mais curieusement je savais que ça arriverait. C’était comme si je ne pouvais pas vraiment tourner la page tant que nos regards ne se seraient pas croisés une dernière fois. Et c’est ce qui s’est passé. J’étais en train de longer le couloir quand Emery, Nolan et Henry ont quitté leurs cellules de détention provisoire. Ils étaient menottés tous les trois. Moi, mes bras pendaient librement. Libre. Je suis libre.

Les deux policiers qui escortaient Emery ont échangé un regard contrarié, et Villegas a secoué la tête d’un air désapprobateur. Il n’a fallu qu’un instant pour qu’on entraîne Emery dans un couloir adjacent, mais ça a suffi.

Nos regards se sont croisés.

Le sien était vide.

Le mien débordait de vie.

Je l’ai deviné en le voyant écarquiller les yeux. Pour la première fois, il comprenait que je n’étais plus la fille qu’il avait abandonnée dans une ruelle. J’ai souri.

— Ça fait plaisir de te voir, Emery, ai-je marmonné.



Bane a patienté dehors pendant qu’on m’emmenait dans une petite pièce blanche dont la peinture écaillée s’effritait du plafond. Au centre d’un des murs, une vitre donnait sur une salle encore vide.