Furious

By: L J Shen


J’avais porté la main de Jesse à ma poitrine, qui m’avait dit sans s’émouvoir que je devais leur laisser une chance d’être heureux ensemble. Avec n’importe quelle autre minette, je lui aurais répliqué de se mêler de ses oignons et de se mettre à quatre pattes.

Avec Jesse, je m’étais contenté de décocher un regard à Hale signifiant : Fais du mal à ma mère et je te casse les dents.

Si tout se passe comme il l’espère, mon associé deviendra mon beau-père d’ici quelques mois. Et le pire, c’est qu’il a deux mois de moins que moi.

Mais j’ai promis de ne pas m’appesantir là-dessus.



Nous quittons le magasin et je m’arrête devant mon pick-up.

— Bonne chance pour aujourd’hui, me lance-t-il.

— Je te dirais bien la même chose, sauf que je ne tiens pas à ce que tu fasses partie de la famille.

Je passe chercher ce que je dois récupérer, et puis je vais retrouver la fille de mes rêves.

Nous vivons à El Dorado. Dans une maison qui coûte plus cher que tout ce qu’on pourra jamais gagner de notre vivant. Elle n’est pas à nous, et on ne paie pas de loyer. Il y a une piscine. Un court de tennis. Et un labyrinthe complètement dément.

Les enfants de Mme B nous laissent vivre dans la maison en attendant d’avoir trouvé un acheteur. Quand une baraque coûte vingt millions de dollars, pas si facile d’en dégoter un. Alors, on la leur garde bien au chaud en attendant, et on prend l’avion de temps en temps pour rendre visite à Juliette. Parfois, on invite des amis à dîner. Edie et Trent sont passés l’autre jour, avec Luna et leur bébé, Theo. J’adore cette maison mais, punaise, qu’est-ce que j’ai hâte de m’installer dans le yacht qu’on a acheté il y a quelques semaines. Il est en train d’être repeint, et il est immense.

Je tire sur le frein à main et je descends de mon pick-up. Mon cadeau me suit de près. C’est le vingt et unième anniversaire de Jesse, et elle est désormais officiellement en âge de boire. Tant mieux. Elle aura sans doute besoin de se siffler un verre pour répondre à la question que je m’apprête à lui poser.

— Allez, mon pote. Il est cool, ce labyrinthe, l’incité-je en tirant sur sa laisse. J’y ai fait des trucs indécents à ta future maman un nombre incalculable de fois. Jesse ! crié-je.

J’entends ses gloussements essoufflés, ceux qui m’excitent tant. Je sais où la trouver. Au centre du flocon de neige.

— Reste où tu es. Je te rejoins.

Je prie pour que le petit labrador sur mes talons ne gâche pas ma surprise en aboyant. Déjà qu’il respire comme une locomotive.

— Alors, on est essoufflé ? ironise-t-elle.

Je jette un regard de reproches au petit chiot, tout en m’efforçant de ne pas me marrer. Cette bestiole me donne l’air terriblement con. Certes, il est mignon, mais à l’entendre on croirait un cochon un peu trop porté sur la clope.

— Ouais, lancé-je en faisant claquer mon chewing-gum. Je devrais faire des exercices de cardio. J’ai besoin d’aide.

— Je t’aide déjà deux fois par jour, voire trois le week-end, rétorque-t-elle en soufflant.

Je sais ce qu’elle est en train de faire. Elle lit un de ses bouquins érotiques. J’en suis venu à les aimer autant que les grands classiques. Pouchkine était un génie, mais recréer des scènes tirées de ces romans pornos est bien plus passionnant que de recréer celles du grand auteur russe. Ce mec, ce n’était pas franchement Cinquante nuances de Grey.

Je la trouve au centre, comme prévu.

Elle ne se cache plus sous un gilet à capuche, un air farouche et un pantalon informe, mais elle a toujours ses Keds blanches crasseuses, son jean déchiré et son sourire à faire fondre un iceberg.

Ce n’est pas que je te veux, Flocon de neige.