Furious

By: L J Shen


Vicious s’est calé dans son fauteuil en cuir, le sourire toujours aux lèvres. Il se fichait de savoir que Defy n’existait plus à cause de moi. Il se fichait sûrement d’un peu tout, d’ailleurs. Plus friqué que Dieu lui-même, il était marié à l’une des plus belles meufs de la région et était devenu un vrai papa poule. Il avait gagné la bataille, la guerre et franchi tous les obstacles qui s’étaient dressés sur son chemin. Il n’avait plus rien à prouver et empestait l’autosatisfaction.

Certes, il était puissant, mais moi j’avais faim. Et la faim, c’était dangereux.

— OK, Bane. Pourquoi vous êtes là ?

— J’aimerais que vous investissiez, ai-je expliqué en tirant une bouffée sur mon joint avant de le lui tendre.

Presque insensiblement, il a fait « non » de la tête, mais son sourire s’est élargi pour passer de satisfait à condescendant.

— Du calme, petit. On n’est pas potes. On se connaît à peine.

J’ai soufflé la fumée par les narines en un long filet blanc.

— Comme vous le savez, ils sont en train de raser le vieil hôtel au bord de Tobago Beach. Les hectares seront disponibles à des fins commerciales, et l’idée serait d’y ouvrir une galerie marchande. Il y aura des enchères en fin d’année. Toutes les sociétés extérieures qui comptent y participer sont complètement à la masse. Elles ne connaissent pas le contexte social de Todos Santos, ni les entrepreneurs locaux. Moi, si. Je vous offre une participation de vingt-cinq pour cent pour un investissement de six millions de dollars sur un parc à surf consistant en une école et des boutiques de surf, une aire de restauration et quelques magasins à la noix pour les touristes. L’acquisition du terrain et les coûts de démolition seraient exclusivement pour ma pomme, alors je ne vous ferai pas cette offre deux fois.

J’allais perdre beaucoup de blé dans cette histoire, mais il fallait que Vicious soit lié à ma proposition. Le nom de Spencer donnerait plus de poids à mon enchère. Vous imaginez bien que je n’avais pas une super réputation.

— Je possède déjà un petit centre commercial à Todos Santos, a souligné Vicious.

Il a vidé son verre de whisky et l’a claqué brutalement sur la table, les yeux rivés sur Los Angeles, qu’on pouvait voir par les vitres du patio ouvert.

— Le seul centre commercial de Todos Santos, d’ailleurs, a-t-il ajouté. Alors pourquoi est-ce que je vous aiderais à en construire un autre ?

— Dans le vôtre, il n’y a que des magasins de luxe. Prada, Armani, Chanel, etc. Des trucs inabordables pour les ados et les touristes. Moi, je construis un parc à surf. Ça n’a rien à voir.

— Il y aura des magasins quand même.

— Oui, mais liés au surf, à la plage. Je ne vous ferai donc pas de concurrence.

Vicious s’est servi un deuxième verre et a scruté sa boisson.

— Tout être doté d’un pouls est mon rival. Et le vôtre aussi. Ne l’oubliez jamais.

J’ai laissé la fumée s’échapper de ma bouche vers le plafond et j’ai tenté une nouvelle tactique.

— OK. Peut-être que le parc à surf empiétera un peu sur vos affaires. Si vous n’êtes pas sûr de vaincre, autant vous mettre du côté des gagnants, non ?

— Qui a dit que je ne pouvais pas vous vaincre ?

Vicious a croisé les chevilles sur son bureau. J’ai inspecté les semelles impeccables de ses chaussures. Il ne savait pas à qui il avait affaire. Certes, il avait entendu parler de moi ; à ce stade, le contraire aurait été difficile. À vingt-cinq ans, je possédais le café le plus prospère de Todos Santos, Café Diem. J’avais récemment acheté une auberge à l’orée de la ville, que j’étais actuellement en train de démolir pour en faire un petit hôtel de luxe. En outre, je rackettais tous les magasins du front de mer en échange de protection et je partageais le fric avec mon pote Hale Rourke, cinquante-cinquante. Vu de l’extérieur, on aurait pu croire que je me faisais un max de thunes, mais en réalité les deux endroits me coûtaient davantage qu’ils me rapportaient, et au bout du compte j’étais toujours aussi fauché qu’avant. Simplement, j’avais plus de trucs à gérer.