Furious

By: L J Shen


Mon ascension au pouvoir avait été lente, régulière et irrésistible. La famille de ma mère était certes aisée, mais juste assez pour nous envoyer aux États-Unis quand j’étais encore un nourrisson avant de nous laisser nous débrouiller tout seuls. Chaque sou que j’avais récolté, je l’avais gagné en vendant du shit, en volant et en couchant avec les mauvaises femmes pour un bon prix. Parfois, quand j’étais vraiment à sec, c’était des hommes. Chaque contact que j’avais établi pour gravir les échelons s’était fait grâce à une série de liaisons illicites et de faveurs sexuelles. Ma réputation était plus que douteuse, mais ça ne me dérangeait pas. Je n’étais pas là pour me présenter aux élections.

— J’avoue, monsieur Protsenko, que je serais plutôt d’avis de refuser.

— Et on peut savoir pourquoi ?

— Votre réputation vous précède.

— Éclairez ma lanterne.

Il a décroisé les jambes et s’est penché en avant, une lueur glaciale au fond des yeux.

— On dit que vous êtes un arnaqueur, de la mauvaise graine…, du genre à refiler une intoxication alimentaire, et un putain de voleur.

Il était inutile de protester. Certains diraient que j’étais un homme aux talents multiples, mais là, je cochais vraiment toutes les cases.

Il a crispé les mâchoires.

— Si ça se trouve, vous allez peut-être vous servir de cet endroit pour blanchir de l’argent.

Ce type avait beau se planter dans mes intentions, c’était un malin.

— Non, trop risqué, ai-je contré en lâchant un nouveau filet de fumée épaisse. Le blanchiment d’argent est un art.

— C’est aussi une infraction fédérale.

— Je peux vous poser une question ? ai-je demandé en faisant tomber la cendre dans le verre de whisky qu’il m’avait servi, histoire de lui montrer ce que je pensais de son alcool à six mille dollars.

Il a haussé un sourcil moqueur et a attendu que je poursuive.

— Pourquoi m’avoir invité ici si vous saviez que vous alliez refuser ? Je suis un des candidats les plus sérieux pour l’achat de ce terrain. C’est de notoriété publique. Vous saviez que je ne venais pas pour vos beaux yeux.

Vicious s’est tapoté le menton et a fait une moue boudeuse.

— Quoi, ils ne sont pas beaux, mes yeux ?

— Je suis plutôt branché chatte et nichons.

— Pourtant, vous ne vous limitez pas au sexe féminin, d’après les rumeurs. Quoi qu’il en soit, je voulais voir par moi-même.

— Voir quoi ?

Je n’ai tenu aucun compte de sa pique. Je ne donnais pas dans l’homophobie. Et puis, il cherchait à me provoquer. Ce n’était ni mon premier ni mon dernier coup d’essai avec un connard prétentieux. Je finissais toujours par avoir le dessus (sans mauvais jeu de mots).

— Je voulais voir à quoi ressemblait mon successeur.

— Votre successeur ? Alors là, mon radar à conneries sonne à m’en faire péter les tympans, ai-je décoché avec un grand sourire en me grattant la joue avec mon majeur.

Nous étions aux antipodes l’un de l’autre. Moi, le rejeton d’une famille monoparentale de classe moyenne et lui, un gosse de riches. Moi, avec mon chignon blond, assez de tatouages pour couvrir une bonne partie de l’Amérique du Nord, un T-shirt de skate, un pantalon de treillis noir et des rangers boueuses. Lui, vêtu de la tête aux pieds en Brioni, ses cheveux noirs plaqués en arrière et une peau de porcelaine. Lui, c’était une entrecôte citée dans le guide Michelin, et moi, un cheeseburger bien gras acheté dans un drive-in. Ça ne me dérangeait pas. J’adorais les burgers. De toute façon, la plupart des gens préféraient un double cheeseburger McGras à un minuscule steak tartare.