Furious

By: L J Shen


Vicious s’est étiré sur son siège.

— Vous comprenez bien que je ne peux pas, en toute conscience, vous aider à construire un centre commercial à Todos Santos, autour du surf ou non. Vous empiéterez sur mes affaires.

Il faisait mine de ne pas avoir entendu ma question, et ça me tapait sur les nerfs. Lâchant mon joint dans le verre de whisky, je me suis levé.

Il m’a considéré d’un air serein et complètement blasé.

— Ça ne veut pas dire que je ne suis pas de votre côté, Bane, a-t-il précisé avec ce qui ressemblait à de la sincérité. Seulement, je ne tiens pas à vous armer pour cette guerre. Parce que je compte me défendre bec et ongles. La personne qui ouvrira un centre commercial là-bas me fera perdre des bénéfices, et dans ces cas-là je n’hésite pas à dévorer la concurrence.

Je me suis gratté la barbe en réfléchissant à ce qu’il venait de dire. Bien sûr que Vicious et ses semblables ne voulaient pas de moi. Il était au sommet. J’étais en train de le rattraper. Pour lui, m’écraser relevait d’un instinct de survie.

Spencer a griffonné quelque chose sur un carnet doré portant l’insigne de Fiscal Heights Holdings, le nom de sa société.

— Mais je connais quelqu’un qui pourrait vous aider, a-t-il repris. Ça fait des années qu’il essaie de faire son trou à Todos Santos. Il a besoin de s’y forger une réputation et il commence à désespérer. Ce n’est peut-être pas un caïd, mais il a un nom irréprochable et des tonnes de fric.

Sur le bureau en chrome noir et or, il a fait glisser un bout de papier que j’ai attrapé de mes doigts calleux et tachés d’encre.

Darren Morgansen, suivi d’un numéro de téléphone.

— L’argent du pétrole, a-t-il indiqué en lissant sa cravate. Le plus important, c’est qu’il vous écoutera, contrairement à la plupart des hommes d’affaires de cette ville.

Il avait raison, et ça m’agaçait.

— Pourquoi vous m’aidez ? ai-je demandé.

J’aimais bien Baron Spencer. J’avais tout de suite pensé à lui comme associé quand j’avais décidé de me positionner pour acheter ce terrain. Je connaissais d’autres gens riches et influents en ville, mais aucun n’était aussi impitoyable que lui.

— Je vous aide seulement à vous lancer. Ça corse un peu les choses, et puis j’aime l’élément de surprise, a-t-il affirmé en faisant tourner son alliance sur son doigt. Ouvrez-le, ce parc à surf. Je vous mets au défi. Qui sait, peut-être que je vais enfin rencontrer mon égal.

Avant de quitter le bâtiment, j’ai mis un point d’honneur à chier dans ses toilettes et à piquer quelques jolis stylos estampillés Fiscal Heights Holdings, rien que pour le fun. Ah, et je me suis aussi tapé sa secrétaire, Sue. Elle m’a envoyé par mail les coordonnées des prestataires qui travaillaient pour le centre commercial de son boss. Ça pourrait me servir quand j’ouvrirais mon parc à surf. Celui qui était censé me débarrasser de toutes mes emmerdes et payer l’hypothèque de ma mère.

Baron Spencer pensait entrer en guerre avec moi.

Il allait apprendre que c’était moi, la guerre.



J’ai rencontré Darren Morgansen le soir même.

Premier indice qu’il était à fond ? Il m’a invité dans sa maison. Les gros bonnets vous invitent rarement chez eux, dans leur intimité. Morgansen, lui, m’a affirmé au téléphone qu’il était ravi de rencontrer un acteur majeur comme moi, et ça m’a presque donné envie de tout annuler. C’était moi qui aurais dû lui faire du rentre-dedans, pas lui. Mais je voulais bien fermer les yeux si ça pouvait me permettre de bâtir le plus grand parc à surf au monde et faire de Todos Santos le prochain Huntington Beach.