Furious

By: L J Shen


J’y voyais l’occasion d’accumuler autant de blé que ceux qui me considéraient comme de la racaille, et j’étais plus que partant. Je ne vais pas vous raconter des craques, je n’avais pas cru que j’irais aussi loin dans ma tentative d’achat. Mais les gens avaient l’air d’écouter ce que je disais, et ça m’en bouchait un coin.

Morgansen habitait à El Dorado, un quartier résidentiel sécurisé situé sur les collines de Todos Santos et surplombant l’océan. La plupart des familles friquées de la ville vivaient là. Les Spencer. Les Cole. Les Followhill. Les Wallace. Le genre de fortune qu’on ne pouvait pas amasser au cours d’une vie, mais dont on ne pouvait qu’hériter.

La maison Morgansen était une demeure coloniale qui s’étendait sur un flanc de colline. Rien de tel pour donner envie de sauter d’une falaise. Il y avait une petite mare et une fontaine type cascade avec des (vrais) cygnes et des (faux) anges qui décochaient des flèches d’eau vers l’allée principale. Un jardin, un hammam et un sauna à côté d’une piscine en forme de haricot, en plus de toutes sortes de saloperies qui n’avaient sûrement jamais servi à personne. Des plantes immenses s’élevaient de part et d’autre d’une porte d’entrée à deux battants. Ce mec devait claquer plus de fric par mois en jardinage que tout ce que j’avais déboursé pour acheter ma péniche.

Morgansen m’a accueilli aux grilles du domaine sécurisé, et j’ai fait semblant de ne pas avoir déjà la clé électronique qui les ouvrait. Ensuite, il m’a fait faire le tour de sa baraque comme si j’envisageais de l’acheter. On a déambulé à travers sa pelouse, son jardin et ses deux cuisines du rez-de-chaussée. Puis, on a gravi l’escalier courbe pour gagner le premier étage, « ze vais vous montrer mon bureau » — il zézayait. En mon for intérieur, j’ai lâché un soupir de soulagement en constatant qu’on prenait enfin la bonne direction. On est arrivés devant une porte fermée. Il s’est arrêté, a frappé timidement à la porte en bois et a pressé le front contre le battant.

— Ma cérie ? a-t-il chuchoté.

Grand et maigre, tassé sur lui-même comme un ado déprimé, il était blanc jusqu’au bout des ongles. Minable jusqu’au trognon. C’en était presque morbide. Des yeux marron qui rappelaient ceux d’un lémurien, un nez osseux qui ressortait trop, des lèvres minces et pincées, des cheveux poivre et sel, un costume neutre qui lui donnait l’air piteux d’un gamin à une bar-mitsva. On aurait dit un figurant dans l’histoire de quelqu’un d’autre. Il me faisait presque pitié. Il possédait ce genre de médiocrité innée qu’aucune fortune au monde n’aurait pu arranger.

De l’autre côté de la porte, personne n’a répondu.

— Ma cérie, ze serai dans mon bureau. Dis-moi si tu veux quelque soze. Ou… Ou dis-le à Hannah.

Flash info : le rupin a une fille pourrie gâtée.

— OK. Ze m’en vais, a-t-il annoncé en essayant de gagner du temps face au silence qu’on lui renvoyait. Ze serai au bout du couloir…

Dans le club des milliardaires, Morgansen était une bien curieuse créature. Il était soumis et contrit, deux caractéristiques qui donnaient une furieuse envie à mon bulldog intérieur de le bouffer comme un jouet en plastique. On est entrés dans son bureau, dont la porte s’est refermée derrière nous en sifflant. Darren a reculé son fauteuil et a entrepris d’essuyer ses paumes moites sur son pantalon avant de me demander avec un rire nerveux ce que je voulais boire. Je lui ai réclamé une vodka. Il a appuyé sur un bouton de son interphone de bureau en s’enfonçant dans son siège.